vendredi 24 novembre 2017

Quand tu sentiras

Sur quelques vers de Salvat Papasseit

Quand tu sentiras ma bouche,
s'approcher de la tienne, à pas
feutrés, retiens ton souffle,

ferme les yeux en découvrant
le drap. Je te prendrai toute et
ne voudrai te laisser. Le café

brûlant pourra bien attendre.
Je chercherai en son grain
refroidi la peau de ton épaule,

la tiédeur de ton cou. Tu dormiras
alors, clarté abandonnée à la main
ouverte, et je voyagerai heureux

dans chacun des sillons de ta paume
comme ces jeunes amants nés
à la passion, au tournant d'une nuit.

jeudi 23 novembre 2017

Une autre maison

Toute votre vie, vous avez marché,
de maison en maison, dans le même
village ou à travers la France.

De petits appartements, des villas
lumineuses, à la ville comme aux
champs. Partout, vous avez laissé

votre odeur, ce parfum qui n'appartient
qu'à vous et qui fait rougir le serpolet
et pâlir la lavande. Le fumet de la daube

se réchauffant à petits bouillons sur un
coin de gazinière, l'entêtant parfum de
fleurs d'oranger des navettes façonnées

par vos mains ou celles qui vous accompagnaient.
Une autre maison vous accueille, aujourd'hui.
Oh non, pas celle où vous vous réunissez pour

écouter Marianne et vous abreuver à sa sagesse
souriante. Non, celle des aquarelles vives et
des poèmes légers. Toute votre vie, en un mot.

mercredi 22 novembre 2017

La solitude du grutier

La cabine est petite. De verre.
Le monde, à portée du geste de
la main, est inaccessible.

Il fait chaud malgré le givre extérieur. 
Il a gravi les soixante-dix degrés 
de l'échelle il y a si longtemps 

que le souvenir lui en semble flou. 
Ses gestes sont précis mais il a oublié 
le goût de la terre qu'il convoie.

Il est un rouage, un simple rouage,
et il ne le sait plus. Loin, si loin,
l'immeuble s'élève. Un autre grutier

dont la flèche est parfois parallèle
à la sienne y contribue. Il ne le
connaît pas. Se sent-il aussi seul que

lui ? Main gauche, main droite, le regard
froid. Fixé sur le geste du compagnon
d'infortune en bas, moins payé et qui rêve,

qui sait, à gagner les hauteurs et un meilleur
salaire. Sait-il, au moins, comme lui-même le crut, 
jadis, que le ciel ne se gagne pas du haut d'une grue ?

dimanche 19 novembre 2017

Una senyora / Une dame

Demà faré anys. A les tres de la tarda en punt.
Molts anys. No massa. No tant com el cumul dels 
anys dels meus fills adorats.

Demà faré anys. Encara em queda una mica de temps
per parlar-vos d'una senyora que alguns de vosaltres
coneixen: la Maryse, ma mare. S'acabaven les últimes

setmanes d'un deceni sense guerra -a ca nostra, almenys,
perquè pertot arreu, fins i tot per culpa nostra, el món
sagnava-. La Maryse havia deixat el cafè càlid dels seus 

pares per seguir el seu marit, com Déu manava, aleshores.
No va menjar gaire. Els primers anys van ser de molts estalvis
i pocs somriures. De mica en mica s'omplia la pica, m'estava

esperant, ben lluny de sa mare que patia malalties del cor.
Era un dijous, al vespre. A casa hi havia la seva cosina.
Xerraven, fumava la cosina, la mare l'escoltava enraonar.

Afora queia un lleuger plugim i es creuaven lents paraigues
foscos. La gent preparava la Sant Nicolau, Nadal quedava ben
lluny. Xerraven en maonès, açò m'imagin. T'estim tant, mare!

***

Ce sera mon anniversaire demain. À quinze heures pétantes.
J'aurai un certain âge. Pas encore le grand. Pas autant que 
la somme des années de mes enfants adorés.

Demain, ce sera mon anniversaire. Il me reste encore un peu 
de temps pour vous parler d'une dame que certains d'entre-vous
connaissent : Maryse, ma mère. C'étaient les dernières

semaines d'une décennie sans guerre -chez nous, tout au moins,
car partout ailleurs, et même par notre faute, le monde
saignait-. Maryse avait laissé le café chaleureux de ses

parents pour suivre son mari, comme il était alors de rigueur.
Elle n'a pas beaucoup mangé. Les premières années, elle a davantage
économisé que souri. Petit à petit, l'oiseau faisait son nid, elle

m'attendait, bien loin de sa mère qui avait une maladie de cœur.
C'était un jeudi, soir. Chez elle, il y avait sa cousine.
Elles papotaient, sa cousine fumait, ma mère l'écoutait bavarder.

Dehors la pluie tombait fine et de lents parapluies se croisaient,
sombres. Les gens préparaient Saint-Nicolas, Noël était encore bien
loin. Elles parlaient mahonnais, j'imagine. Je t'aime tant, maman !

Un home ha mort / Un homme est mort

Un home ha mort, ben lluny d'aquí.
Un home ha mort i no el puc plorar.

La fredor de parets nues a Castella
me l'impedeix. Hi ha d'altres nits,
tan gèlides com la seva però amb

una consciència desperta, inquieta.
Qui tanca els ulls, no pensa en els 
que es queden, empresonats per ell.

***

Un homme est mort, bien loin d'ici.
Un homme est mort que je ne peux pleurer.

La froideur de murs nus en Castille
me l'interdit. Il y a d'autres nuits,
aussi glaciales que la sienne mais

la conscience éveillée, inquiète.
Celui qui ferme les yeux, ne pense pas à
ceux qui restent, emprisonnés par lui.

Simple

Être simple. Reposer le porte-plume
sur le côté, l'index tout imprégné
des odeurs âpres de l'encre bleue.

Imprimer la paume tiède sur la feuille
froide. Songer aux caresses passées,
au cou délicatement modelé, aux seins

menus et généreux. Attendre encore,
refuser de l'hexasyllabe le couperet
soudain, ou de l'alexandrin la cadence

alanguie, tourner sept fois sa langue
dans sa bouche comme naguère on le fit.
Être simple, une heure au moins. Et rêver.

Conversation

Ne versons pas en palabres sans fin, veux-tu,
renversons les verres de Chusclan et, sur 
le bouquet répandu, laissons, je te prie,

nos nez se verser en politesse, compter
leurs pieds comme on conte fleurette.
De six à douze, de sept en onze. Fuyons

l'équilibre du décasyllabe pour le retrouver
tantôt, au détour d'un rêve éveillé, notre soif 
enfin étanchée dans un étourdissement de sons.

jeudi 16 novembre 2017

Barre au sol

Mystère des arts du sol,
contre le linoléum froid.

La semaine touche à sa fin
et le poêle ronfle dans l'entrée.

Dans la salle, pas de livre, ou si peu.
Le corps déplie ses pages qu'il cache

aux yeux de l'importun. Une heure. 
Pas une minute de plus et le lourd

véhicule t'emportera dans la nuit.
Restera alors, sur ton dos refroidi,

le marbre franc d'un tapis par où tu
passas et sur qui j'écrirai. Peut-être.

mercredi 15 novembre 2017

Et le froid qui fait vivre

Mais que peut donc la nuit,
étrangère à l'enfant
qui rêvasse en marchant
sous la lune qui luit.

Cette enfant a grandi
au sortir de la scène.
Voici la sombre arène,
le contexte béni.

Silencieux bateau ivre,
la marche est un présent
et si proche est l'absent,
et le froid qui fait vivre.

mardi 14 novembre 2017

Griffer le papier

Elle griffe le papier,
d'une écriture serrée.

Les pages se gondolent
sous la sueur de la paume.

Depuis combien de temps
le fait-elle ? Je ne sais,

elle se tait et écrit, lèvres
serrées, nuque courbée. Elle

attend l'âge de femme, jour après
jour, nuit après nuit, elle griffe

le papier en réponse aux insultes
de la mère qui lui giflent la peau

et à la passivité du père dont les
yeux ronds sont des bouches de canon.

Les ans ont passé, la voilà prête et
l'écriture se fait de café et de moka

pour complaire à celle qui jamais ne
giflera sa peau ou ne griffera son papier.