mercredi 25 avril 2018

Spondées

J'ai lu dans ton âme mieux que dans un livre.
Et sans que tu ne m'en dises rien, tu m'as
beaucoup appris. 

De l'antique métrique, je ne connaissais que
les pieds, invariablement chaussés de cothurnes
incommodes et inélégants.

Tu m'as initié aux spondées, dans leur sens premier
de libations. Nous buvions alors, dans des coupes
d'airain, du moût pressé tôt, sucré jusqu'à

l'écœurement. Nos lèvres s'en gerçaient quand nous
riions, enivrés de bon mots, le cœur à l'unisson
et nous ne les humections que dans ces longs baisers

que le soir en montagne te rappelle. Deux longues,
sans brève ; deux longues, sans trêve. Nous nous aimions 
ainsi ; et c'est ainsi que j'ai appris ton pied.

mardi 24 avril 2018

Elle est

Elle est celle qu'on ne voit pas 
quand la nuit se ferme sur le souffle 
des amants.

Elle est silence dans la fureur et
furie dans la moiteur. De papier, elle
se compte de cinq en cinq, pour cueillir

des confidences le récit le plus doux ou
des comptes serrés un tableau impitoyable.
De chair et d'os, elle se fait oublier

pour n'être plus que peau. Peau qui reçoit
et peau qui donne. On dit qu'elle reflète la
complexité d'une âme à ses cinq extrémités,

je préfère penser qu'elle conduit le hasard
qui préside aux rencontres fortes. Performative,
elle fait ce qu'elle dit et dit quand elle ne fait.

Si on l'ouvre, dit-on, on voit défiler une vie dans
le réseau serré de ses rivières. Si on la ferme on
oublie que sans elle, rien n'est. Elle est... la main.

lundi 23 avril 2018

Alphabet

Alphabet, abécédaire :
au commencement est 
la bouillie première,

qui ne dissocie pas
encore le taureau de
la maison des Hébreux.

Douce maman qui agrémente
les pâtes alphabet de lait 
ou de bouillon de poule

avant que de les mixer.
Peu à peu, la langue
disjoint les caractères

par leurs empattements
durcis. L'enfant, en douce,
descelle le paquet et joue

avec les lettres et les chiffres.
L'aventure est lancée. Un poète
est né, peut-être, qui n'aura

de cesse de retrouver le
lissé de la bouillie initiale
sans qui il ne serait pas.

dimanche 22 avril 2018

Ligatures

Quand la tristesse vient, au terme du jour,
il n'est de mot qui vaille et les lettres
s'envolent en fumée. On se recroqueville

alors sur des détails anodins, insignifiants
accidents d'un quotidien chamboulé. De l'alpha
à l'omega, on néglige l'entêtante litanie pour

s'attacher aux signes imbriqués, épousés, fondus
mais jamais confondus. L'«e» dans l'«a» lié, puis 
l'«e» dans l'«o». Si le cœur est à l'ouvrage, il n'en est

que meilleur à l'œuvre, et cætera. D'ailleurs, ligature
ou graphème ? Les linguistes s'égarent mais mon cœur saigne
sans fard quand, chaque année, avril est en son tiers finissant.

Alors l'envie me prend de prendre une lame d'onyx et de fendre
la ligature en deux pour exposer un coeur qui, sans toi, est nu,
ce qui rend toute discussion langagière vaine et cependant nécessaire.

samedi 21 avril 2018

Divagations d'animaux

Le rail est de fer, la patience de coton.
Le dos colle au siège et l'esprit te prend
la main. Levons-nous, mon amour,

et divaguons à notre tour, entre ballast et
bosquets, nous verrons peut-être folâtrer
quelque chemineau, à moins qu'il ne s'agisse

de cheminots en quête d' animaux de fantaisie
qui étirent notre retard jusque, semble-t-il,
la reprise des arrêts.

Donne-moi la main

Donne-moi la main, la gauche,
celle du cœur, ouvre-la. Lentement,
humblement.

Comme pour me faire l'aumône.
De galets, ou des larmes que
la joie a fait naître.

Donne-moi la main, la droite,
celle de la force, serre-moi
pour que nos ombres s'unissent.

Estrella del dia / Étoile du jour

Figuració meva,
la bona estrella del dia
neix dels teus ulls.

***

Comme un mirage mien,
la bonne étoile du jour
naît de tes yeux.

Un bouchon en deux

De Lyon, j'ai écumé les estaminets
lugubres, en quête de ta flamme, sur
Fourvière perdue.

J'avais tiré le frein à main de la voiture
qui nous accompagnait, le chauffeur s'étant
évadé par la pensée. Et d'un bond,

d'un seul, tu t'en étais allée, de traboule
en traboule. Délaissant cet autre moi-même,
j'étais alors parti.

En vain. Les semaines passèrent. Des gones,
j'avais oublié le truculent vocabulaire,
ou du moins, le crus-je, 

il suffit de tenir en ma main un bouchon de
liège comprimé, doux et silencieux, pour me
remémorer d'un soir la nostalgie perdue.

jeudi 19 avril 2018

L'absente de tout bouquet

a M i E

Ahir, te'n recordes, amic,
ens retrobàrem, al melic de
la gran Babilònia. Del temple,

els botiguers s'havien callat
i no sentíem les passes sorolloses
dels turistes amb càmera al puny.

Xerràrem. Molt. Tu i jo. El rerefons
no eren aquests homes de negocis que
presumien rere les pantalles encegadores.

El rerefons era ton estimada, la Marta,
tan real i tan absent com l'estimada Marta
d'un tal Miquel Martí i Pol. Ell venia d'un estiu

amb massa pluges. Tu i jo d'una tarda cèntrica
i de la teteria on m'havíeu invitat. Aleshores
us viu, rics d'amor i de perfums de fruita.

Des del primer minut, sabí que ens retrobaríem.
De Mallarmé, el ram encara és nu i la teteria,
un altre dia, segur, amb respecte, ens acollirà.

***

Hier, tu t'en souviens mon ami,
nous nous retrouvâmes au centre
de la grande Babylone. Du temple,

les boutiquiers s'étaient tus et nous 
n'entendions pas les pas bruyants
des touristes, la caméra au poing.

Nous parlâmes. Beaucoup. Toi et moi. Derrière
nous, ce n'étaient pas ces hommes d'affaire qui
portaient beau derrière leurs écrans aveuglants.

Derrière nous était celle que tu aimes, Marta,
aussi réelle et aussi absente que la Marta aimée
d'un certain Miquel Marti i Pol. Il venait d'un été

accablé par les pluies. Toi et moi, d'une après-midi
au centre et de ce salon de thé où vous m'aviez invité.
Alors je vous vis, riches d'amour et de parfums de fruits.

Au premier instant, je sus qu'on se retrouverait.
De Mallarmé, le bouquet est encore nu et le salon de thé,
un autre jour, pour sûr, avec respect, nous recevra.

C'est tout ?

Et je me suis senti désarmé.
Les mots sont peu quand la distance
brouille la communication. Syllabes

sonores, qu'on voudrait pleines comme
des baisers et qui cliquettent bas,
métalliques sous nos doigts.

Que ne donnerais-je pour revenir en
arrière, revenir en enfance, l'enfance
d'un soir de printemps, tout contre

le Turó Park de mes belles années, que
je longeais sans oser y pénétrer, sans savoir
qu'en son sein était une oreille d'eau sombre

et moussue, à la forme exacte, quoique réduite,
de l'île de mes aïeux chéris. Je passais alors
mes nuits à négliger le sommeil dans des hôtels

de fortune et à marcher des heures durant. Semelles
d'encre et de cellulose comme d'autres les voulurent
de vent. Nostalgie pressentie, comme celle qui, voici

peu m'a conduit à confier à l'ami Esteve des lambeaux
éclairants de mon passé entre diverses terres, baignées
de sel et de sang, où paissent les troupeaux. Bergère,

ô tour Eiffel... Mais Apollinaire est loin et, à mon cou,
sa minerve semble de carton. Ce n'étaient que quelques mots,
au cœur d'une nuit insolite, destinés à me racheter à tes yeux,

mon âme et mon trésor, ombre légère aux yeux clos, mais que
je sens glisser, dans le tintement de l'horloge que Clara,
pessoenne en diable, dispose juste, pour apaiser ses invités.